Adam Smith, l’antidote ultime au capitalisme

No 097 - Automne 2023

Thierry C. Pauchant

Adam Smith, l’antidote ultime au capitalisme

Claude Vaillancourt

Thierry C. Pauchant, Adam Smith, l’antidote ultime au capitalisme, Dunod, 2023, 191 pages.

En écrivant Adam Smith, l’antidote au capitalisme, Thierry C. Pauchant s’est lancé dans un exercice courageux. Il est admis depuis longtemps que Smith est l’un des fondateurs du capitalisme, et cela principalement avec son principe de la main invisible du marché, revendiqué par tous les économistes libéraux et ultralibéraux. Pour cette raison, ce philosophe est aussi considéré comme l’un des adversaires à combattre pour les progressistes.

Erreur, nous dit Thierry Pauchant, longtemps professeur à HEC Montréal, et très critique de notre système économique qui engendre d’abyssales injustices. Il faut relire Smith dans le texte, selon lui, le considérer sous un regard nouveau. Un examen minutieux de ses écrits nous permet de constater à quel point la pensée de Smith a été déformée par les penseurs de l’école néo-classique en économie. L’auteur parle même d’un « hold up intellectuel ». Les écrits de Smith ont aussi été négligés par les progressistes qui auraient intérêt à y plonger pour y découvrir de nouvelles inspirations dans la défense de leurs idées.

Pauchant démontre d’abord à quel point le concept de « main invisible du marché » occupe une place restreinte dans l’ensemble de l’œuvre du philosophe. Ces mots, « répétés trois fois, ne représentent que 0,000 004 % de ses écrits  » et sont en plus utilisés dans des contextes différents. Ce sont des successeurs, notamment Friedrich Hayek, qui ont vu l’utilité de cette théorie pour les intérêts qu’ils défendent, qui l’ont mise de l’avant, alors que Pauchant en montre toute la fausseté.

L’essentiel de la démarche de l’auteur est surtout d’expliquer une réflexion sur l’économie et la société beaucoup plus complexe qu’on ne le dit trop souvent. Il situe l’une des origines de la pensée de Smith chez les stoïciens, plus précisément chez Cicéron, dont il rappelle la notion d’oikos, soit la gestion responsable de l’économie domestique, qui doit aussi se reconduire jusqu’à une gestion tout aussi responsable de l’État. La pensée de Smith est aussi profondément implantée dans le siècle des Lumières, une époque déchirée entre l’espoir et le désespoir, mais aussi enthousiasmée par une recherche scientifique multidisciplinaire que Smith a très bien intégrée.

Le visage de Smith révélé par la lecture attentive de Thierry Pauchant est celui d’un homme empathique, préoccupé par la sollicitude. Cohérent envers lui-même, il défend les services publics et la redistribution par une fiscalité progressive, et prône ainsi un clair interventionnisme de l’État, contrairement à ce qu’on lui a fait dire. Il se préoccupe du sort des travailleurs et travailleuses. Il se demande « comment une société serait-elle heureuse et florissante si la plupart des membres étaient pauvres et misérables ?  » Il dénonce les compagnies par action dirigées sans la diligence qu’on porte naturellement à l’argent qui nous appartient.

Sachant qu’il doit vaincre un scepticisme relié à la réputation posthume du penseur, Pauchant s’appuie dans tout le livre sur des citations longues et nombreuses. Ce soutien systématique de Smith par lui-même rend ce livre très convaincant et le met à l’abri d’une réfutation qui ne serait pas au moins aussi solidement appuyée.

La pensée de Smith mène directement au capabilisme, une approche défendue avec passion par l’auteur. Inspirés par Smith, l’économiste indien Amartya Sen et la philosophe étasunienne Martha Nussbaum ont défendu cette approche qui cherche à rendre les personnes capables de réaliser « ce à quoi elles attribuent de la valeur  ». Le capabilisme vise donc une grande émancipation de tous les individus, dans un contexte où les avancées des un·es ne se font pas aux dépens des autres. Ainsi, toustes profitent d’une meilleure éducation, d’un environnement sain, d’un système de santé accessible et efficace, d’une production culturelle stimulante, entre autres.

Pauchant donne comme exemple d’approche capabiliste les objectifs de développement durable de l’ONU — dont il admet cependant qu’ils ne sont pas parfaits. Il est important de spécifier qu’on ne parle pas ici de l’usage strictement environnementaliste qu’on a fait de ce mot, et vivement dénoncé par l’auteur. Il ne s’agit donc pas de justifier de façon perverse la croissance économique en faisant croire qu’elle puisse se faire sans dommages environnementaux, mais bien d’améliorer de façon significative la vie d’un très grand nombre de personnes en leur donnant ce qui est nécessaire pour vivre dignement.

Selon Pauchant, cette approche nécessite d’importants changements de société et est incompatible avec le capitalisme. Saisissons ainsi toute l’ironie de la chose, ce qui nous renvoie au titre de l’ouvrage : Adam Smith, selon plusieurs le grand théoricien du capitalisme, a surtout inscrit dans sa pensée ce qu’il faut pour miner le système auquel on l’associe faussement.

Il faut donc lire cet excellent essai de Thierry Pauchant, qui vient ébranler de grandes convictions, et qui a en plus le mérite de présenter ses idées avec clarté et un grand souci d’être bien compris.

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