Perspectives sur l’Acadie contemporaine

No 72 - déc. 2017 / janv. 2018

Mini-dossier : L’Acadie

Perspectives sur l’Acadie contemporaine

Gabriel Robichaud

La création acadienne semble revendiquer une place de plus en plus importante : s’agit-il de la réussite d’une survivance ou de la nécessité de vivre ?

Je suis acadien. Mon nom de famille est Robichaud. L’un des originaux, m’a-t-on appris, dit et redit. Je suis acadien du plus loin que je me souvienne. Un Acadien né à Moncton, au Nouveau-Brunswick, en 1990. Ça m’a toujours été présenté comme quelque chose d’important, alors rapidement j’y ai cru, et plus je vieillis, plus je comprends que ça l’est. Je ne serais rien de qui ou de ce que je suis si je n’étais pas acadien.

L’Acadie, c’est un paradoxe profond, une dose d’improbable et d’impossible, une irrévérence batailleuse, goguenarde, railleuse, ratoureuse qui s’affranchit plus souvent par en dessous que par la grande porte. Elle sait se courber en apparence pour mieux se tenir droite, tout comme elle sait se perdre entre une quête de légitimité dans l’espace public et le travail de ses guérillas dispersées dans le monde qui l’entoure, entre l’idée de la vie et de la survie de son peuple. Disons que ça, c’est un peu son idéal et sa beauté, malgré tout ce que ça peut avoir de contradictoire. Reste que concrètement, ça ne dit probablement pas grand-chose.

L’Acadie contemporaine, c’est ce qu’en fait son peuple. Ce peuple est dispersé. Je continue de croire que ce qui fait la force de ce peuple, c’est sa capacité historique à survivre, étendu sur d’aussi lointaines distances, à reconnecter malgré le temps, malgré les routes et leurs travers. Par contre, je crois que l’avenir de ce peuple passera non pas par cette aptitude à la survivance, mais par sa résilience à vivre d’abord et avant tout.

Comme Acadien du Nouveau-Brunswick, c’est facile de s’enfermer dans une ignorance du vécu des Acadien·ne·s de la diaspora. À moins de chercher à s’informer, de voyager ou d’avoir de la famille un peu partout, la réalité de l’Acadie de la Nouvelle-Écosse, de l’Île-du-Prince-Édouard, des Îles-de-la-Madeleine, de la Gaspésie, de la Louisiane, du Maine, de Terre-Neuve ou d’ailleurs devient facilement oubliable, ou encore diluée dans sa spécificité par une masse plus importante.

Cette réalité est tout aussi présente à l’intérieur même du Nouveau-Brunswick, entre les régions, les villes et les médias. Radio-Canada Acadie est à Moncton, la région du sud-est en bénéficie et la propagation sur les ondes dites nationales du réseau passe souvent par le couloir de la « métropole acadienne ». Caraquet devient un autre pôle d’attraction et la place de la péninsule acadienne est souvent perçue comme prépondérante dans l’Acadie nouvelle. Tout ça se transforme rapidement en guerre de clochers et fait très peu avancer les choses. On tire la couverte, on oublie Edmundston, Campbellton, Bathurst, Shippagan, les communautés acadiennes de Fredericton, Saint-Jean et Miramichi, on questionne la division des parts de la tarte, on réclame la justice et dénonce l’injustice, et on se conforte à nouveau rapidement dans l’ignorance de l’autre.

Cette ignorance devient d’autant plus criante au sortir d’une Acadie, dans les raccourcis employés par les médias dits nationaux, limités souvent à la province avec la masse critique la plus importante (le Nouveau-Brunswick) et à l’accent parlé qui s’en est le plus démarqué (le chiac, qui, du reste, s’il est acadien, ne représente qu’une partie spécifique à l’une des régions de l’Acadie).

Par ailleurs, sur cette question, qui semble autant partager l’Acadie dans son for intérieur qu’un bassin important de francophones un peu partout, il me semble que le débat gagnerait à se clore. Le chiac est là et il est là pour rester. Il a été parlé, est parlé et vraisemblablement se parlera. Le chiac est parlé par des francophones d’abord et avant tout, et leur lien à la francophonie passe souvent par leur lien au chiac. Leur enlever ce lien, c’est enlever leur appartenance légitime à la francophonie. Enlever l’appartenance légitime d’un francophone à la langue française, n’est-ce pas d’ailleurs l’assimiler ? Je me passe souvent la réflexion qu’il n’y a rien de mieux qu’un francophone pour en assimiler un autre. J’aspire à me passer de cette réflexion un jour. Ce jour n’est pas encore venu.

Cela étant dit, le chiac a-t-il sa limite au niveau de sa communicabilité ? Certainement. Comme n’importe quel accent, régionalisme, trait particulier avec un lien identitaire profond. Il me semble que la francophonie gagnerait à faire de ses exemples une force plutôt qu’un boulet. Mais c’est le sujet d’une autre chronique.

J’ai longtemps été partisan de l’Acadie de la diaspora et des statistiques gonflées par la descendance éparpillée un peu partout. Je ne suis pas tout à fait prêt à laisser cette perspective. Reste que, dernièrement, m’est arrivé ce questionnement sur la place que l’Acadie pourrait garder dans l’espace social si on arrêtait de parler français dans l’Est canadien. Hormis un apport historique ou folklorique, je crois que le tout se perdrait assez rapidement. En ce sens, sans exclure la place des Acadien·ne·s assimilé·e·s, il me semble que le destin de l’Acadie contemporaine passe à la fois par sa francophonie et sa capacité à créer des espaces sociaux dans son quotidien, tant au Nouveau-Brunswick qu’ailleurs.

Cependant, ces espaces, à mon sens, seront tout à fait inutiles s’ils ne s’ouvrent pas à la fois à la perspective d’immigré·e·s, de francophones d’ailleurs au pays ou encore de francophiles. Si l’Acadie arrive à faire de la place à cette diversité en son sein et à lui permettre d’adhérer à ce que peut devenir une forme de projet de société au sein de sa diaspora, à mon avis, elle continuera de se pouvoir.

En Acadie, à ma connaissance, encore à ce jour, hormis quelques enseignant·e·s zélé·e·s, la culture acadienne fait trop souvent figure d’absente au sein du milieu scolaire. Comme le milieu d’éducation en est un qui devient un espace social pour ses élèves et que la raison d’être d’un système d’éducation en français est le fait qu’il existe une culture francophone, l’absence fréquente de la pertinence de ce qui s’est créé et (surtout) continue de se créer en Acadie dans ce qu’on enseigne à ses élèves est aberrante.

Car si l’Acadie a survécu et vit encore, c’est bel et bien parce qu’on l’a créé et continue de contribuer à sa création. C’est ainsi qu’elle s’ancre, c’est ainsi qu’elle voyage et c’est ainsi qu’elle trouvera et prendra sa place tant dans son monde qu’ailleurs. C’est ainsi que je tente de la vivre et de la propager. C’est aussi ainsi que je lui souhaite de continuer de vivre.

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